Delphine Brulez, vigneronne de la Maison Louise Brison, évoque sa vision du terroir et des champagnes dans l’interview « Champagne Louise Brison : La Vision De Delphine Brulez »

Champagne Louise Brison : La Vision De Delphine Brulez

25 septembre 2026Loris Castiglione

1. Bonjour Delphine, pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots, nous parler de votre rôle au sein de la Maison Louise Brison ? 

Je suis Delphine, je représente aujourd’hui la quatrième génération de la famille au domaine Louise Brison. Je suis ingénieure agronome et œnologue de formation, et mon rôle est assez transversal puisque j’interviens aussi bien dans les vignes que sur les vinifications, les élevages et, plus largement, sur les orientations que nous voulons donner au domaine.

C’est justement ce que j’aime dans ce métier : tout est lié. La manière dont on taille une vigne, dont on entretient un sol, dont on accompagne une fermentation ou dont on élève un vin participe finalement à la même chose : essayer d’exprimer le plus justement possible notre terroir et le caractère de chaque année.

Et même si je suis aujourd’hui à la tête du domaine, Louise Brison reste avant tout une aventure familiale et collective. Il y a une équipe derrière les vins, et énormément de travail, d’observation et de réflexion tout au long de l’année.

2. Vous représentez aujourd’hui la quatrième génération de la Maison Louise Brison. Quel a été votre parcours et qu’est-ce qui vous a donné envie de perpétuer, à votre tour, cette histoire familiale ? 

J’ai grandi avec le domaine, donc la vigne et le vin ont toujours fait partie de mon environnement. Mais je pense qu’il était important pour moi de ne pas simplement reprendre parce que c’était une histoire familiale.

Ma formation d’ingénieure agronome et d’œnologue m’a permis d’acquérir une vision plus large, de comprendre les mécanismes du sol, de la plante et du vin et surtout de pouvoir remettre certaines pratiques en question.

Finalement, c’est peut-être cela qui m’a donné envie de poursuivre l’histoire : comprendre que reprendre un domaine familial ne signifie pas reproduire exactement ce que faisaient les générations précédentes.

Chaque génération reçoit quelque chose, puis doit l’interpréter avec son époque, ses connaissances et ses convictions.

J’ai eu envie de poursuivre cette histoire tout en y apportant ma propre lecture, notamment autour de la viticulture biologique, de l’agroécologie, de la connaissance de nos sols et d’une recherche toujours plus précise de l’identité de nos vins. 


3. Depuis Louise Brison, qui cultivait déjà ses vignes au début du XXe siècle, chaque génération a contribué à construire l’identité de la Maison. Quel héritage vous a été transmis et quelles sont les valeurs que vous souhaitez aujourd’hui préserver et faire perdurer ?

L’héritage le plus important n’est probablement pas une technique ou une recette. C’est une certaine idée du temps.

Dans notre métier, on travaille toujours pour plus tard. On plante une vigne pour plusieurs décennies, on construit un sol sur des années, on élabore un vin que l’on ne commercialisera parfois que quatre, cinq ou six ans plus tard.

Cette patience fait profondément partie de l’identité de Louise Brison.

Il y a également une valeur d’indépendance. Nous voulons pouvoir faire nos propres choix, même lorsqu’ils ne sont pas les plus simples ou les plus rapides. Le choix du millésime, des élevages longs, du fût, de la viticulture biologique... tout cela demande du temps, du travail et parfois une prise de risque.

Et puis il y a quelque chose de très important pour moi : ne jamais considérer ce que nous avons comme acquis. Un terroir nous est transmis, mais nous n’en sommes finalement que les dépositaires pendant quelques décennies.

Notre responsabilité est donc de transmettre des sols vivants, des vignes équilibrées et un domaine qui ait encore du sens pour la génération suivante.

4. L’histoire de la Maison commence avec une femme et, plus d’un siècle plus tard, vous êtes à votre tour à la tête du domaine. Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans le monde du vin et du champagne aujourd’hui ? Que représente pour vous le fait de prolonger cet héritage féminin ? 

C’est évidemment une histoire particulière puisque le domaine porte toujours le nom de Louise Brison, une femme qui cultivait déjà ses vignes au début du XXe siècle. Plus d’un siècle plus tard, le fait qu’une femme soit de nouveau à la tête du domaine crée forcément un joli lien.

Mais je ne voudrais pas non plus en faire quelque chose d’artificiel. Lorsque je suis dans une vigne, devant un pressoir ou en train de déguster un vin, je ne me définis pas d’abord comme une femme : je me définis comme vigneronne passionnée.

Le monde du vin a beaucoup évolué. Il y a aujourd’hui énormément de femmes dans les vignes, dans les caves, à la tête de domaines, dans l’œnologie ou dans la recherche. Les compétences sont beaucoup plus naturellement reconnues qu’elles ne l’étaient autrefois, même s’il reste probablement encore quelques habitudes ou quelques représentations à faire évoluer.

Ce que j’aime finalement dans cet héritage féminin, c’est qu’il raconte surtout une continuité. Louise a commencé quelque chose à une époque où cela n’avait certainement rien d’évident. Aujourd’hui, je peux poursuivre cette histoire avec beaucoup plus de liberté. 

Et si cela peut montrer à une jeune fille que la viticulture, l’œnologie ou la direction d’un domaine lui sont complètement accessibles, alors c’est évidemment une très belle chose. 

5. Vous êtes ingénieure agronome et œnologue et avez notamment accompagné l’évolution du domaine vers la viticulture biologique. Comment parvenez-vous à conjuguer le respect de l’héritage familial avec votre propre vision et les évolutions que vous souhaitez apporter à la Maison ? 

Pour moi, respecter un héritage ne signifie surtout pas le figer.

L’agriculture évolue, le climat évolue, nos connaissances du fonctionnement des sols et de la vigne évoluent. Il serait paradoxal de vouloir préserver notre terroir en refusant de faire évoluer nos pratiques.

Le passage en viticulture biologique a été une étape importante, mais je ne considère absolument pas le bio comme un aboutissement. C’est plutôt un cadre à l’intérieur duquel nous continuons à chercher.

Aujourd’hui, notre réflexion va beaucoup plus loin autour de l’agroécologie : la vie et la matière organique des sols, les couverts végétaux, l’enherbement spontané, la gestion de l’eau, l’érosion, les apports organiques ou encore la manière de travailler le sol le moins possible.

Nous travaillons également beaucoup sur la taille et sur le respect du fonctionnement physiologique de la vigne et des flux de sève. L’idée est d’avoir des pieds plus équilibrés et, je l’espère, plus robuste sur le long terme.

Et le changement climatique nous oblige à être encore plus observateurs. Un couvert végétal qui peut être bénéfique une année peut devenir concurrentiel lors d’un printemps extrêmement sec. Il ne s’agit donc pas d’appliquer une méthode de manière dogmatique.

Nous essayons plutôt d’observer, de mesurer, d’expérimenter et d’adapter nos pratiques parcelle par parcelle.

C’est finalement ainsi que je vois la continuité entre les générations : conserver les mêmes exigences, mais accepter de faire évoluer les moyens d’y parvenir.

6. Le domaine est profondément ancré dans la Côte des Bar, sur un terroir argilo- calcaire aux caractéristiques bien particulières. Comment ce terroir s’exprime-t- il dans vos vins et quelle place occupe-t-il dans l’identité des champagnes Louise Brison ? 

Le terroir est vraiment le point de départ.

Nos sols argilo-calcaires et marneux de la Côte des Bar donnent des vins qui peuvent avoir beaucoup de matière et de profondeur tout en conservant de la fraîcheur et de la tension. 

Le Pinot noir y trouve évidemment une place très naturelle, avec de la structure et du fruit, mais nous sommes également très attachés au Chardonnay qui donne chez nous des expressions parfois très différentes de celles que l’on peut rencontrer plus au nord en Champagne.

Ce qui m’intéresse surtout, c’est que le terroir ne soit pas seulement un mot que l’on utilise pour parler des vins.

Il faut qu’il puisse réellement s’exprimer.

C’est aussi pour cela que notre travail dans les vignes est si important. Plus un sol fonctionne naturellement, plus les racines peuvent explorer les différents horizons à l’aide de réseaux mycorhizien solides et plus la vigne trouve un équilibre, moins nous avons besoin d’intervenir pour corriger les choses ensuite.

Le terroir est une combinaison complexe entre le sol, la géologie, le climat, la vigne, l’année et le travail du vigneron.

Notre rôle n’est pas de fabriquer un goût de terroir. C’est plutôt d’essayer de ne pas l’effacer.

7. Le champagne millésimé est devenu l’une des signatures de la Maison, avec cette volonté de laisser chaque année exprimer sa propre personnalité. Pourquoi ce choix est-il si important pour vous et que cherchez-vous à révéler à travers chaque millésime ?

C’est probablement l’un des éléments les plus importants de notre identité.

Nous aimons l’idée qu’une bouteille puisse raconter une année.

Certaines années sont solaires, d’autres plus fraîches. Certaines donnent immédiatement des vins très expressifs, alors que d’autres demandent beaucoup plus de temps pour se révéler. Il y a des millésimes plus puissants, d’autres plus tendus, plus délicats ou plus austères dans leur jeunesse.

Notre objectif n’est pas de chercher à faire disparaître ces différences pour obtenir exactement le même vin chaque année.

Au contraire, nous essayons de les assumer.

Le millésime donne une dimension presque historique au vin. Lorsque l’on ouvre une bouteille vingt ou trente ans plus tard, on retrouve un climat, une vendange, une époque du domaine.

C’est aussi pour cette raison que nous conservons des vieux millésimes. Ils constituent une véritable mémoire de la Maison.

Évidemment, cela demande une grande exigence, parce qu’il faut accepter que chaque millésime possède son caractère propre. Mais c’est précisément cette diversité qui nous passionne. 

8. Vinification et élevage en fûts de chêne, travail par gravité, vieillissement prolongé en bouteille... L’élaboration de vos champagnes repose sur des choix précis et exigeants. Comment ces partis pris façonnent-ils le style, la complexité et la singularité des champagnes Louise Brison ? 

Tous ces choix poursuivent finalement le même objectif : accompagner le vin plutôt que le brusquer.

Le fût est très important dans notre travail, mais nous ne recherchons surtout pas un goût boisé.

Le bois est pour nous un outil d’élevage. Il permet au vin d’évoluer lentement, d’avoir des échanges très progressifs avec l’oxygène et de construire de la complexité et de la texture.

Le travail par gravité répond à la même philosophie. Chaque fois que nous pouvons éviter un pompage inutile ou une manipulation trop brutale du vin, nous essayons de le faire.

Et ensuite il y a le temps. C’est probablement notre outil le plus important.

Nous avons fait le choix de laisser nos bouteilles vieillir plusieurs années dans nos caves avant leur commercialisation. Cela représente évidemment une immobilisation considérable pour un domaine, mais nous considérons que ces années font partie intégrante de l’élaboration du vin.

C’est pendant cette période que les différents éléments commencent réellement à se fondre, que les arômes évoluent et que le champagne gagne en complexité.

Nous essayons donc de ne jamais accélérer artificiellement une étape simplement parce qu’il serait économiquement plus confortable de vendre le vin plus tôt.

Le style Louise Brison se construit dans cette succession de choix : précision, élevage, patience et respect de la personnalité du millésime.

 

9. Pour terminer, comment imaginez-vous l’avenir de la Maison Louise Brison ? Quels projets, ambitions ou évolutions souhaitez-vous porter dans les années à venir, tout en continuant à faire vivre l’identité qui la distingue ? 

Je pense que l’avenir du domaine va paradoxalement consister à aller encore plus loin dans nos racines tout en utilisant beaucoup plus les connaissances et les outils d’aujourd’hui.

Dans les vignes, l’un des grands enjeux sera évidemment l’adaptation au changement climatique.

Les dernières années nous montrent à quel point les équilibres peuvent rapidement changer : périodes de sécheresse, températures extrêmes, stress hydrique... Cela nous oblige à réfléchir profondément à la manière dont nous travaillons nos sols, nos couverts végétaux, la matière organique, la taille ou encore la gestion de l’eau.

Je pense que la viticulture de demain sera beaucoup plus précise et beaucoup plus observatrice.  

Nous expérimentons beaucoup. L’idée n’est pas de suivre une mode, mais de comprendre réellement ce qui fonctionne chez nous, dans nos sols, avec notre climat et avec nos vignes.

Nous voulons également continuer à progresser dans notre manière de vinifier, de suivre les vins et d’être plus précis dans tous nos choix en cave, sans perdre la dimension artisanale du métier.

Et puis je souhaite continuer à développer cette mémoire du domaine autour des millésimes et de notre vinothèque. Pouvoir mettre côte à côte plusieurs décennies de Louise Brison et voir comment le terroir traverse les années est quelque chose d’assez extraordinaire.

L’ambition n’est donc pas nécessairement de devenir plus grand.

Elle est surtout de devenir encore plus précis, plus cohérent et plus fidèle à ce que nous sommes.

Si, dans vingt ou trente ans, quelqu’un ouvre une bouteille de Louise Brison et peut à la fois reconnaître notre terroir, comprendre le millésime et ressentir la philosophie avec laquelle nous avons travaillé, alors je pense que nous aurons réussi.

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